L’euphorie et le mince

→ manuscrit sur demande

Ensemble de micro nouvelles achevées en 2020.

Extrait

On dirait qu’ils s’aiment

La rue dégueule : voitures, motos, livreurs, une série de cars de police sirènes hurlantes, des cyclistes qui tanguent, empruntent le passage piéton, repartent en danseuse à contresens. Sur le trottoir, la foule se croise, hésite à gauche, à droite, pardon madame. Lui, il chemine d’un visage à l’autre, il cherche à capter l’invisible qui brille dans les regards. Au niveau de la bouche de métro, ça se bouscule. Il y a ceux qui sortent avec des visages d’oiseau, plissant les yeux, c’est le jour incroyable il fait beau, et ceux qui plongent dans le grouillement souterrain, jouant des coudes, marchant à angle droit, repliés sur eux-mêmes comme s’ils entraient en hibernation.

Le feu est vert. Les véhicules mènent l’assaut. Les premiers trompettent, les suivants frôlent les bordures, une main sort d’une portière et se dresse le doigt vers le ciel en un geste insultant. Le flot se déverse comme l’eau d’un barrage et ce sont les conducteurs qui écument. Ne pouvant traverser, la foule s’accumule. De part et d’autre, face à face, deux murs humains enflent et s’impatientent. Le feu change. Vert orange rouge. Ça freine définitif. On dirait que les autos rapetissent tant la décélération est violente. Il y a même des passagers qui embrassent les pare-brises. Mais déjà la foule des piétons se précipite : bataille. Dieu mélange les cartes. Les murs en mouvement l’un vers l’autre se pénètrent au milieu de la chaussée. Chassé-croisé efficace, résolu et muet. Tout se passe bien. Les corps se frôlent sans se toucher.

Sauf que, parmi eux, lui la tamponne, elle. Ou elle le tamponne, lui. Difficile à déterminer. Peut-être à ce moment-là regardaient-ils leurs pieds. Les voilà stoppés pile sur une bande blanche au centre du passage clouté. Leurs bustes saisis se touchent. Leurs nez aussi. Ahuris un instant. Mademoiselle Monsieur. La foule devenue flou continue d’arpenter le bitume, donne même l’impression d’accélérer. Eux restent figés.

Quand deux Ashaninkas se rencontrent en forêt vierge amazonienne, le premier lance Abiro, le second répond Narobe, en guise de salut. Littéralement, Abiro signifie Toi ? Et Narobe Moi. Toi ? Moi, à la place de Bonjour, Bonjour. Elle aimerait qu’il lui dise toi ? Elle aimerait que tous les hommes lui disent toi ? Elle réserverait sa réponse. La plupart du temps ce serait non. En période d’humour, elle rétorquerait qui ? Là, devant ce type aux cheveux longs emmêlés, un peu vouté, et son col roulé blanc alors qu’il fait une chaleur à fondre le goudron, elle ne sait pas. Il n’y a pas de mots qui se cristallisent. Elle voit bien que c’est un emmerdeur, un compliqueur de situation, un emberlificateur du limpide, elle voit bien qu’il trouble tout ce qu’il touche et ça l’attire.

Toi? elle dit. Quoi? il dit. Moi, elle dit. On se connaît? il dit.

Et le feu passe au vert. Hurlement des moteurs, les voitures s’arrachent, les conducteurs vitupèrent. Malgré l’adhérence de leurs regards, elle et lui doivent fuir. Ils se détachent, ils courent droit devant eux sans réfléchir, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Klaxons, qui sont ces andouilles? Enfin les voilà en sécurité chacun sur leur trottoir. Les véhicules bondissent et joutent comme au Moyen-Age. Reprise de la guerre sur l’asphalte. Ne pouvant traverser, la foule à nouveau s’entasse aux extrémités du passage-piétons et avalent les deux héros. Lui la cherche du regard à travers le trafic. Il croit l’apercevoir derrière la casquette rouge d’une dame avec poussette. Il agite la main au-dessus de sa tête. Elle ne fait que 1m69. Elle n’est pas assez grande. Un rempart de dos, une muraille de nuques, trois ou quatre chapeaux hauts comme des tours de guet l’empêchent de voir. Elle ne sait que penser. Sera-t-il encore là une fois le passage libéré ? Elle attend, se sent vide, se demande ce qui lui arrive. Tout autour d’elle, on se presse, on s’agglutine. Changement de couleur, bruits de freins, crissements de pneus, une rumeur s’empare du citadin, c’est à nous à l’attaque, froissements de vêtements, et la foule d’un coup se met en marche pour la grande traversée.

Sauf elle. Sauf lui. On les bouscule, on manque de les faire tomber, on les engueule, ils restent plantés. Ils tendent le cou. Malgré le va et vient de la marée humaine, ils finissent par se reconnaître, lui avec sa main toujours levé, elle avec ce creux en-dedans d’elle. Ils ne bougent pas. Ils sont contents de s’être attendus mutuellement. Ils ne sourient pas, il n’y a pas besoin. Ils vont pour se rejoindre mais le feu à nouveau change de couleur et la ruée des voitures reprend.

Ils loupent ainsi une vague, deux vagues, dix vagues. Il est minuit. Il n’y a plus de piétons. Plus de voitures ou presque. Eux sont encore là. Ils sont devenus de marbre. Il arrive que les phares d’un autobus les éclairent un instant et, quand le véhicule les dépasse, le mouvement de la lumière les anime au point qu’on se demande s’ils ne dansent pas. Parfois au cours d’une journée, un promeneur les remarque dans le tumulte de la ville, passe alternativement de l’un à l’autre, s’approche, observe les visages. Le sculpteur qui a fait ça putain quel talent ces deux personnages qui se regardent par dessus la chaussée je l’ai dit à ma femme on est revenu les voir ensemble incroyable on dirait qu’ils s’aiment.