Perdus dans l’immensité, théâtre en cinq saisons

… Ainsi nous voilà sur notre planète « Perdus dans l’immensité », une pièce-paysage dont chaque thème, issu d’un article de journal, mêle l’intime et le collectif.
J’ai fait le compte : il y a exactement cent articles dans ce numéro du « Monde ». J’ai décidé que chacun d’eux me servirait de base à un écrit : trois lignes ou quatre-vingts pages ; récit, poème, dialogue… c’est selon ; glissement vers la fiction bien sûr, mais ancrée dans le réel. Au bout du parcours, l’union de tous ces textes composera l’œuvre.
Pas d’autre terre à l’horizon, l’infini difficile à appréhender, le fini inadmissible, que faire ?

Depuis 2009, je m’adonne à ce projet, un travail de longue haleine. Chaque article nécessite documentation, actualisation, rencontres, imprégnation… J’ai défriché le terrain lors de résidences notamment dans un foyer de jeunes travailleurs (grâce à la région Ile De France), également lors de commandes d’écriture en Savoie, en Normandie ou en Guyane. J’ai été à La Chartreuse lès Avignon en mai 2010 (bourse CNL) pour trier l’amoncellement de notes et de documents et surtout avancer dans l’écriture.
Cette saga se divise en saisons.
– La première intitulée Tu trembles a été créée par la Charmante Compagnie, en plusieurs étapes à partir de 2013, et joué au théâtre Firmin Gémier/La Piscine, à Confluences, au Local, à la Gare au théâtre, à L’Opprimé, au théâtre 95…
– La seconde intitulée S’amuse s’ennuie nous fait pénétrer dans l’univers de l’entreprise : un cadre se suicide dans l’open space, ce qui provoque quelques turbulences…
– La troisième est composée de  Eblouissement §1 ensemble de scènes courtes qui « flambent ».
– La quatrième Face aux cristaux liquides évoque l’amour à l’ère du numérique. Dans le même temps, faisant la grève de la faim pour sauver la planète, une femme se meurt et tout le monde s’en fout…
– La cinquième H+ypothèse raconte l’anniversaire du Très Vieux, homme riche, dont le corps, truffé de nouvelles technologies, est toujours aussi alerte malgré ses 134 ans. Mais est-il encore maître de lui-même ?

J’espérais qu’un « méta-sens » se dégagerait de l’ensemble du travail une fois achevé. Déjà des lignes de force apparaissent. Il est question d’aujourd’hui, du monde qui se délite, de l’omniprésence des médias, de l’argent comme agent corrosif, d’utopies malmenées, d’égoïsmes surdimensionnés, de paysages inattendus et surtout de l’homme qui fait comme il peut pour se tenir debout dans la tempête.

Extrait de S’amuse s’ennuie

(…)
Le mort- Ce doit être bleu on se dit
tout autour
dessus dessous
Suspendu
On ne sait pas trop comment on tient
ainsi
dans la transparence azur
On se pose la question
et on trouve la solution
une solution commode
l’âme est immatérielle
Alors bien sûr
elle peut flotter
N’importe où
Dans le bleu infini et limpide si ça nous chante
Sauf que
moi j’y suis
et je préfère vous avertir : le ciel n’est pas comme ça
Non
La lumière y est blafarde
comme diffusée par des néons
de loin en loin
Le brouillard ambiant laisse apparaître
ici ou là
des cloisons mobiles où sont accrochés des annonces et des conseils pour les nouveaux arrivants
Il y a beaucoup de monde
j’ai dû prendre un ticket
j’attends
L’éternité
Mon cas à l’évidence va passer après les héros, les victimes, les soldats, les résistants, les accidentés, les morts dans leurs lits
ceux-là sont écoutés
Mais moi le suicidé
je mets tout le monde dans la merde
vivants comme morts
Et maintenant que l’angoisse de l’existence a disparu
tout ça m’amuse.

Et en même temps m’ennuie.

Extrait de Eblouissement §1

(…)
– Bouge
Cherche
Trouve
Tu envahis
Lève tes fesses
Tu es là, légume, tu consommes, tu m’emmerdes
Tu ne demandes rien, tu ne fais rien, tu ne parles de rien, tu es rien, tu es là comme une vache avachie
Tu bouffes
Tu te gaves de ces trucs en sachets plastiques qu’on trouve dans les distributeurs, tu te nourris au distributeur, une vache qui ingurgite des compléments alimentaires, tu te gaves de compléments, seulement de compléments, la gueule toujours ouverte devant le distributeur, et c’est moi le distributeur
J’ai une gueule de distributeur ? Dis-moi, regarde-moi !

– Tu bouches.

– Des compléments alimentaires qui n’alimentent pas, des coupe-faim qui ne coupent rien au contraire, plus tu ingurgites, plus le vide grandit, la gueule toujours ouverte, toujours plus ouverte
Tu n’es qu’une gueule ouverte qui ne dit rien, ne pense rien
Même pas obèse, sauf dans le crâne, tellement congestionné là-dedans le neurone noyé dans la graisse à force de regarder l’écran, asphyxié, obèse de la cervelle, mou, tout mou dedans, dehors, tout pareil
Qu’est-ce qu’on fait avec les limaces, dis-moi, qu’est-ce qu’on fait ?

– On se pousse, tu es devant, tu bouches, pousse-toi, tu m’empêches de voir, la météo, « Pagaille à Shangaï », le docu sous la mer, le débat sur la guerre
Et le film le match les actu le bêtisier l’interview la pub et la rediff
La rediff je veux voir

– Se prend pour le nombril du monde, se regarde tellement qu’il en a le vertige, ton reflet dans l’écran tout le temps,
N’as pas marre de ta gueule sur fond de carte postale, ta gueule superposée à celle de la présentatrice rouge à lèvres les yeux piscine, ta gueule ouverte qu’ingurgite tout ce qui passe, une gouttière, un tuyau, évacuation, égout, tellement posé, grosse vache, répandu sur le tapis, un ruminant, tu es, avec cloche autour du cou mais fais même pas dong dong.

(…)

Extrait de Face aux cristaux liquides

(…)
Savez-vous ce que signifie mourir d’amour ?
L’avez-vous vécu ?
Comment en avez-vous réchappé ?
Gardez-vous des séquelles ?
Avez-vous récidivé ?
Combien de fois ?
Aujourd’hui est-ce que vous aimez ?
Si oui comment ?
bof / ouais / à en mourir
Ne cochez qu’une seule case.
Qu’en pense votre partenaire ?
Vos partenaires ?
Vous estimez-vous libérée ?
Visitez-vous des forums coquins sur internet ?
Est-ce que vous tchatez érotisme ?
Avez-vous déjà posé nue ?
Pensez-vous que vous êtes
performante / super performante / giga performante ?
Connaissez-vous le tricycle birman ?
(…)

Extrait de H+ypothèse

(…)
Olia- Ça va avec ta femme?
Karl- Non.
Olia- Ah.
Karl- Et toi avec ton mec?
Olia- Non plus.
Karl- Ah
Olia- Tout baigne.
Karl- Hu!
Olia- C’est con.
Karl- Quoi?
Olia- On ne peut pas se marier.
Karl- Ensemble?
Olia- Oui.
Karl- Ben non.
Olia- Chier.
Karl- C’est vrai que…
Olia- Nous deux
Karl- Ouais
Olia- Ce serait top.
Karl- Entre frère et soeur
Olia- la connivence
Karl- incroyable
Olia- à se demander si…
Karl- Si?
Olia- Ça dépasse largement le truc famille éducation tralala apprentissage…
Karl- Animal, oui.
Olia- C’est ça, quelque chose d’avant.
Karl- On se renifle depuis tout petit, depuis le temps où on n’avait pas encore conscience, on n’en a pas de souvenirs d’ailleurs, que ça plonge dans le coeur même de nos cellules à l’époque où ça se construisait, seulement des liens du corps, de la peau, des odeurs et du coup pof pof on se comprend sans avoir à dire, à expliquer, à se justifier, à réexpliquer encore encore…
Olia- Simple.
Karl- Pas toutes ces paroles qui font que l’autre à un moment, fatal, il tire la gueule.
Olia- Tu sais quand ça t’échappe, tu exagères juste un peu pour qu’il entende quoi merde ce que tu as à dire et que ça change et non vlaa! au contraire ça part en vrille
Karl- Ouais
Olia- Pas tout ça.
Karl- Simple tu as raison
Olia- Qu’est-ce que ça fait du bien!
Karl- L’âme assise dans un transat.
Olia- Exactement.
Karl- Je les cherche ces moments-là, si tu savais. C’est comme quand tu regardes la mer. Tu es là devant. Il y a les mouvements, les reflets, la transparence…
Olia- Tu ne penses plus.
Karl- C’est tellement à perte de vue que même regarder en réalité non. Ce n’est plus toi qui regarde, c’est la nature qui te regarde.
Olia- Elle qui.
Karl- Ouais
Olia- Et toi
Karl- Ouais
Olia- chch
Karl- Tellement
Olia- Ouais
Karl- Comme ça
Olia- Voilà
Karl- Et ça dure
Olia- Ouais
Karl- chch
Olia- Pas trop quand même hein?
Karl- Ouais?
Olia- Ouais
Karl- Pas trop
Olia- Parce que après
Karl- Ouais
Olia- Pff
Karl- C’est…
Olia- Ouais?
Karl- Comme si tu te regardais toi-même en fait
Olia- Hon
Karl- Et là
Olia- Là c’est sûr
Karl- Là
Olia- Ça se complique…
(…)