La trilogie du Moi

Je suis plusieurs je, mythologie perso, les théorèmes du ça. Du je au monde, ou l’inverse, et ça frotte.

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La trilogie du Moi est composée de trois textes écrits répondant à une commande en toute liberté de Valérie Delbore de l’association « Les Mots Parleurs » :
– « Je suis plusieurs je » s’interroge sur les méandres de la personnalité. Réflexion à tire-bouchons comme nous sommes à facettes : ludique, poétique, boulimique, cinétique et autres ivresses en hic.
– « Mythologie perso » invite au voyage depuis les origines du monde jusqu’à aujourd’hui, depuis la globalité de l’univers à la singularité du moi,
– « Les théorèmes du ça » forment une conférence. Ça va ? Quelle question posons-nous exactement quand nous disons ça ? « Ça va ? » ou « Le ça va ? ».

Extrait de Je suis plusieurs je

(…)
Je dors. Oui oui. Je dors. J’adore quand je dors. Quand je dors bien, je dîne bien. Et je dors encore. Je dors. Je suis une sardine. Je fais partie du banc. Nous dormons tous, corps argentés dans la nuit. Le banc va là et revient et va plus loin et vient sans revenir là où le banc ne va plus. Nul ne s’assoit. Parfois le banc s’étire. Quelques-uns se perdent. Mais devant l’angoisse du grand vide, ils reviennent vite, éclat de verre sous la lune. Des milliers d’yeux passent, cibles énigmatiques. C’est le visage de chacun de nous, dormant. Et le temps vibre en silence. Je dors. Quand je dors, le monde m’appartient. Je rêve. Mais il arrive que la rave party tourne au cauchemar. Le DJ met la tempête. Ça crie. Les algues s’emmêlent dans nos cheveux. Les corps se tordent. Les solitudes s’accrochent. Et puis il y a le chien. Hagard. Où ça va ? Une lumière blesse la nuit. L’abîme s’ouvre. Le rêve est parti. « Dans mon auberge, monsieur, celui qui dort avant doit dîner ». Le chien. C’est le chien qui parle. Suis-je en train de traverser le miroir ? Une tête, deux têtes, trois têtes. Le chien est un cerbère prêt à mordre. Mais alors je meurs. Si je dors, je meurs. Je sors du cadre. Et le banc s’enfuit. Je suis une sardine mais le banc s’enfuit. Il s’en va et revient et reva et revient plus loin encore que quand il va. Il me lâche. Je deviens éclat de verre sous la lune. Je vais devant devant devant devant devant. Pendant un temps, il y a ce grand vide qui m’entoure. Et puis soudain un oeil et puis un autre et puis des milliers d’yeux qui passent sans rien dire. Peut-être même sans rien voir. C’est le banc, et nous tous, dormant, corps argentés dans la nuit. Un instant, je pleure d’avoir eu peur. Alors, je sais que je ne meurs plus. A nouveau, je dors. Oui oui. Je dors.
(…)

Extrait des Théorèmes du ça

(…)
Théorème 2

Le ça est infini.

Démonstration

Le ça n’étant pas vide, il contient un certain nombre d’éléments. Par exemple : un, deux, trois, quatorze, quatre-vingt mille… Si je parviens à compter ces éléments, je peux les désigner, les définir et les cerner. Du coup selon la définition même du ça, ensemble d’éléments indéfinis et indéfinissables, ceux-ci n’appartiennent pas au ça. Donc il y en a d’autres. Si je peux compter ces autres éléments du ça, je peux alors à nouveau les désigner, les définir et les cerner. Du coup, ils n’appartiennent plus au ça. Donc il y en a encore d’autres à ces autres…etc… Nous en concluons qu’il est impossible de compter le nombre d’éléments du ça tant il y en a. Et que de toute façon, il y en a toujours plus, encore plus, encore plus que le plus qu’on pourrait imaginer. Donc le ça est infini.

Notons que si je pouvais compter le nombre de mes pulsions sur les doigts de la main, la vie ne serait pas très marrante.

Corollaire

1. Le ça contient une quantité indénombrable d’innommables, une infinité de “iii”.
2. Le ça est glouton. L’opérateur “refoulement” fonctionne à plein régime. D’ailleurs certains l’appellent : “dévoration émotive”.
3. Toute incursion dans le ça est un plongeon dans le vide, ce qui apparaît paradoxal car, comme nous venons de le voir, le ça est plein, o combien !
4. Le ça ça ça est une danse plutôt marrante.

Théorème 3

L’homme est un animal fini et infini.

En effet, l’homme est fini puisqu’il est mortel; et infini puisqu’il contient un ensemble infini : le ça.

Approfondissons. Dans de nombreux domaines, l’homme est fini. Constat trivial en vérité. Son corps par exemple. Il entre en effet tout entier dans une voiture qui est un objet de dimension finie. Le corps de l’homme est donc de dimension finie sinon il déborderait. Deuxième exemple : le nombre de ses cellules, très grand, certes, cependant chaque cellule possède un volume strictement positif. Si leur nombre était infini, le volume de l’homme serait infini, lui aussi, ce qui entre en contradiction avec le résultat précédent.
En revanche trouver d’autres champs que le ça pour lesquels la dimension de l’homme est infinie est extrêmement ardu. A vrai dire, je n’en vois pas. Si quelqu’un a une idée qu’il me fasse signe. Tous ceux qui me paraissent envisageables : la pensée, l’amour, la bêtise… se rapportent systématiquement de déduction en déduction à l’inconscient, c’est-à-dire au ça.
Mais approfondissons encore. J’affirme que l’homme a une connaissance supplémentaire sur Dieu : il est fini quelque part. A l’inverse de Dieu qui est infini partout. Autrement dit, n’étant fini nulle part, Dieu possède un handicap. Il ne sait pas ce que le mot “mort” signifie. Le mieux serait de le tuer un bon coup. Peut-être en renaissant de ses cendres, Dieu aurait-il quelque peu changé, ce qui à l’heure actuelle ne serait pas un luxe. Quoique. N’est-ce pas ce qu’il a tenté avec son fils ? L’envoyer, lui, pour connaître l’au delà de la mort et rester en deçà. Et pour quel résultat ? A-t-il changé ? D’ailleurs peut-on changer l’immuable ?
En résumé, et chacun pourra y réfléchir :
1 Etre infini partout, c’est être rien.
2 Etre fini partout, c’est être objet inanimé.
3 Etant fini quelque part et infini ailleurs, l’homme est capable de prendre la mesure de l’infini, ou plus exactement sa démesure, ce qui le rend vivant.
(…)